Tri sélectif
by Thomas Favre-Bulle. Average Reading Time: about 5 minutes.
Nous aborderons dans un prochain billet les processus à l’oeuvre dans la production des systèmes de pensée connexes à l’architecture, un domaine beaucoup plus complexe et passionant que la morne dichotomie théorie\pratique qui fait notre lot quotidien. Les rapports entre système théorique et réthorique de projet, position constructive et inscription dans un contexte économique et politique, mettent en oeuvre une pluralité de discours de la part des architectes, souvent contradictoires, parfois schyzophrènes. La mise en cohérence de ces discours est un exercice de haute voltige obligeant ses acteurs à des acrobaties dont certains semblent ne pas sortir indemnes et qui implique une extrème différenciation selon les cibles. Leur articulation, trop souvent reconstruite dans un récit linéaire, est bien plutôt faîte de vas et vient et d’un tissu dense de relations hyperdiscursives, dont la mise en ordre se fait a posteriori et aux fins de communication.
Nous aurons sans doute l’occasion de nous plonger dans ce véritale processus de déstruction de subtilité qu’est le passage par les filtres de la théorie architecturale des systèmes philosophiques. Ou comment l’inévitable étape de la mise en espace du discours se termine dans le mime ridicule d’une littéralité mal travestie en système.
Et pour vous ouvrir l’appétit sur la question, en guise d’apéritif, je souhaitais vous livrer ici un court passage du livre de Françoise Choay, par ailleurs lauréat du dernier prix la Ville à lire, Pour une anthropologie de l’espace, sur, justement, la production des discours sur la ville et l’architecture, la récupération par les architectes de textes philosophiques mal compris et grossièrement recyclés, un texte rédigé en 1997 à l’occasion d’un sommet culturel franco-japonais. Après avoir analysé les glissements sémantiques qui se dissimulent derrière la permanence d’un certain vocabulaire de l’architecture, elle y dévelloppe une analyse de deux catégories de « texte-écrans » qui légitiment et intimident.
La première catégorie renvoie à une pratique désormais courante dans une fraction de l’establishment architectural, qui légitime son idéologie et ses choix formels en puisant dans l’oeuvre écrite d’auteurs totalement étrangers à son champs professionnel, mais supposés lui servir de cuation éthique et/ou philosophique. Apparue en France dans le sillage de Mai 68 avec l’utilisation de Heidegger et de Foucault, ayant ensuite trouvé sa terre d’élection aux Etats-Unis, d’où elle nous revient nantie d’une vitalité accrue, la démarche consiste à dépecer les textes élus en y prélevant, au gré d’analogies formelles ou anecdotiques, des concepts et des fragments qui, une fois décontextualisés, c’est-à-dire désémantisés, sont projetés dans un domaine étranger: voir les aventures de la « déconstruction » heideggérienne, popularisée par Derrida, ou encore de l’ »espace public » habermassien. L’architecte américain Peter Eisenmann est sans doute la figure emblématique de cette démarche de légitimation. Aussi écléctique dans le choix de ses idoles qu’approximatif, ou même erratique, dans la lecture de leurs écrits, il a succéssivement invoqué l’autorité de Chomsky au début des années 1970, puis celles de Derrida, Lyotard, Baudrillard, Walter Benjamin, Habermas. Aujourd’hui, Hannah Arendt est au zénith et voici venir le temps de Gilles Deleuze et Michel de Certeau. Les troupes internationales suivent, sans prendre le temps nécéssaire à l’appropriation d’une pensée et au questionnement des notions fétichisées. A titre d’exemple, je rappellerai le sort fait en France, il y a une vingtaine d’années, dans les écoles d’architecture, au Surveiller et Punir de Michel Foucault. Le concept de répression devenait un sésame ouvrant à toutes les libertés. A aucun moment son adoption ne fut accompagnée d’un questionnement sur la notion de règle sociale ni sur la signification du concept de répression dans les sociétés « développées » du Nord, dont l’actuelle permissivité n’a jamais été égalée.
La seconde catégorie de textes-écrans est, en revanche, directement produite et revendiquée par les praticiens eux-même. On peut qualifier ces écrits de terroristes ou totalitaires, car, de la part de leurs lecteurs, ils n’attendent ou n’admettent ni la réflexion, ni le questionnement, ni la critique. On peut, avec bien d’autres textes, qui ne sont ni totalitaires ni terroristes, les inclure dans la catégorie, plus vaste et hétérogène, des manifestes qui ont marqué l’avènement de l’architecture dite moderne et des CIAM parmi les avant-gardes. Mais, à la différence ces manifestes d’Adolf Loos, Bruno Taut, Ernst May, Paul Scheebart, Erich Mendelsohn ou de Moïse Ginzburg, demeurés précieux par la précision de leur mise au point ou la poésie de leur vision anticipatrice, ils s’apparentent aux manifestes corbuséens; à coup d’impératifs catégoriques, de paralogismes, d’amalgames terminologiques, de référence à des savoirs non dominés, de métahores fallacieuses, leurs auteurs s’instaurent en détenteurs et énonciateurs de la vérité architecturale et urbaine. Le plus talentueux représentant de cette catégorie est aujourd’hui sans conteste Rem Koolhaas. La parution en français du gros catalogue illustré dans le fouillis duquel on découvre la petite quarantaine de pages occupées par ses manifestes devrait être imminente. Je le regrette pour les élèves de nos écoles d’architecture. Sauf si d’aventure cette publication devenait pour leurs maîtres l’occasion de les initier à une lecture distanciée et démystificatrice. Puisqu’aussi bien, face au corpus des textes sur l’architecture et sur la ville, il nous manque un discours critique et autocritique, ou, pour être plus précis, un dicours épistémologique. Voilà, dira-t-on, une affirmation qui sent son universitaire. C’est vrai que ça ne fait pas artiste du tout, ni populiste, ni médiatique, ni rigolo. Tant pis. en effet, je ne vois pas à quel titre l’ensemble des disciplines de l’espace (architecture, urbanisme, aménagement…) impliquées dans l’édification de notre milieu bâti bénéficieraient, dans leur travail théorique, d’un statu singulier. Je ne vois pas comment elles peuvent éviter de s’interroger sur leurs objets propres, sur leurs méthodes et sur leurs outils conceptuels. la critique que j’appelle de mes voeux doit se libérer des vaticinations pseudo-philosophiques, des approximations et des confusions lexicales et autres qui nous empêchent de penser l’environnement bâti aussi bien à l’intérieur d’une culture donnée que dans nos rapports intellectuels.
Françoise Choay
Pour une anthropologie de l’espace
Seuil, 2006
Ressources en ligne

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