Scénographie de la lutte

By Thomas Favre-Bulle • Sep 22nd, 2008 • Category: A la une, Recensions, Tous
Dune Révolution Conservatrice  

 

 

D'une Révolution Conservatrice

 

A propos “D’une Révolution Conservatrice
De Didier Eribon
2007, Éditions Léo Scheer

La Révolution Conservatrice, Eribon plante le décor

Un grand texte de Didier Eribon, c’est par ces mots que mon libraire m’a remis « D’une Révolution Conservatrice », dont le titre m’a profondément intrigué au premier abord. Enfoncé dans les problématiques des rapports d’Heidegger et du nazisme, tentant d’y voir un peu plus clair au milieu des feux croisés des Heideggeriens et de leurs adversaires, au premier plan desquels Emmanuel Faye, dont les débats semblent se décliner sur tous les supports, livres, revues, internet ou radio, débat complexifié par la multitude de positions non tranchées et nuancées, mises en perspective par l’histoire de la philosophie française ces 60 dernières années, j’ai été amené à m’intéresser aux questions du nazisme, de son histoire, et au delà du totalitarisme. C’est donc plongé dans ces considérations que le titre de cet essai m’a plongé dans un certain embarras, car je n’ose croire en effet que Didier Eribon ignore le sens premier de ce terme. La Révolution Conservatrice, c’est celle qui a porté au pouvoir le national-socialisme dans l’Allemagne des années 30, élargie et supportée par diverses mouvances intellectuelles qu’il serait trop long de détailler ici. Il semble que le titre clin d’oeil soit son habitude, si l’on en croit ses « Réflexions sur la question gay », référence évidente, et assumée, aux « Réflexions sur la question juive » de Sartre. Quel est le sens alors, de placer cet essai, qui se veut une analyse de la manière dont la gauche de gouvernement s’est trouvée changée par le pouvoir, dont elle a déçu la contestation des années 60 et 70, en se déportant vers un néo-conservatisme dont les bases étaient déjà posées, sous de si terribles hospices? Didier Eribon a-t-il voulu, entre cette histoire du divorce entre une gauche de gouvernement se déportant sur sa droite, et une gauche de gauche renvoyée vers la radicalité, et cette autre révolution conservatrice, établir une connection de nature, de processus ou de mécanique? Ou bien ce fil par lequel il les relie dans la langue est-il révélateur d’une posture esthétique?

L’entrée en scène

Cette transformation de la gauche de gouvernement et sa rupture avec les mouvements sociaux, c’est ce que nous raconte Didier Eribon ici. Il met en place un décor et fait bouger ses acteurs sur la petite scène qu’il déploie devant nos yeux. Ses acteurs, ce sont quelques figures marquantes et nommées, Bourdieu et Foucault, qu’il a côtoyé personnellement, sont au premier plan. Deleuze et Derrida en seconds rôles de choix. Face à eux, la masse indéterminée de la pensée réactionnaire, celle de droite, dans une tradition contre-révolutionnaire qui remonte à Tocqueville et dans laquelle s’abime la gauche de gouvernement de François Mitterand à Lionel Jospin. Ainsi son embarqués pèle-mêle dans le navire de la contre-pensée Pierre Rosanvallon, dont les conceptions sont résumées en trois phrases (à quoi servent donc ces heures de cours au Collège de France?), Marcel Gauchet, François Furet ou Soljenitsine. Et l’on assiste donc à un rassemblement global et informe au sein d’une force obscure et mystérieuse.

Ainsi les contre-sens sur les travaux de Pierre Rosanvallon sont particulièrement flagrants et l’on s’y arrêtera l’espace de quelques lignes. Il faut souligner aussi que les notes de bas de page sont un champ de bataille non moins important que le corps du texte lui-même puisque c’est là souvent que se décerne l’estampille du réactionnaire. Rosanvallon se voit ainsi accusé d’une réutilisation néo-libérale de l’autogestion, une notion de « gauche ». Outre le fait que Rosanvallon retrace l’histoire même de l’utilisation de ce terme en France, dans un contexte ou la notion de participation, plutôt utilisée au même moment dans les autres pays, avait déjà été investie par la gaullisme, il souligne au contraire la rupture entre les processus mis en œuvre dans années 60/70 et ceux des années 90 sous une trompeuse continuité du vocabulaire. Rosanvallon n’a pas appliqué le terme d’autogestion aux mouvements des années 90, mais cherche à l’expliquer.

Ces procédés sont à haut risque pour Didier Eribon, car il renvoie au sein d’une même catégorie, définie par on ne sait quel procédé, des livres et des auteurs très différents, dont certains peuvent être d’authentiques réactionnaires par ailleurs. Il ne s’agit donc pas ici de sauver le tout et de prendre le contrepied exact de ses positions, mais bien au contraire de déplorer d’autant ces grands gestes qu’une réflexion sur la gauche de gouvernement est nécessaire. Il n’est pas certains qu’englober tout le monde dans de larges catégories et de rejouer la lutte éternelle du bien contre le mal soit la meilleure stratégie contre le néo-libéralisme.

Face aux méchants réactionnaires, il y a les intellectuels engagés, dont le rôle va tellement de soi pour Didier Eribon qu’il est tranché en 4 lignes entre parenthèses et en fin de paragraphe. D’où sort-il? Aucun indice ne nous permet de le déterminer. Il faut ainsi qu’il « conserve toujours une distance critique par rapport à ceux que font et disent ceux auprès de qui il s’engage et auprès desquels il ne devrait donc jamais s’engager de manière totale et inconditionnelle ». Qui sont ces intellectuels? Les principaux protagonistes sont, on l’a vu, Pierre Bourdieu et Michel Foucault, deux personnalités qu’il a côtoyé de très près et auprès desquels il s’est engagé. Et dans un passage magnifique du troisième chapitre, l’élection de François Mitterand est l’événement qui permet à Didier Eribon de mettre en scène, littéralement, un réinvestissement de Michel Foucault, en alternant citations de provenance diverse et explications de textes. Et si l’on était incapable de lire Michel Foucault dans le texte, Eribon a la bonté de nous dire comment le lire et quoi en penser. A ce titre les quelques pages qui ouvrent ce chapitre constituent un remarquable petit manuel du foucaldisme engagé, où l’on apprend que Michel Foucault propose (de travailler avec le gouvernement socialiste) et soupçonne. Mais au chapitre 4, retournement de situation, désormais il interprète, impute, déplore et accuse. Il ne s’agit plus d’une exégèse, mais d’une véritable mise en scène de la pensée de Foucault, dont Didier Eribon rappelle sans cesse qu’il l’a personnellement connu. Le lecteur fera la connection lui-même entre ces deux faits, c’est donc qu’il doit être mieux placé pour nous dire ce que Foucault a vraiment non seulement dit ou écrit, mais aussi pensé et ressenti.

Peu importe d’ailleurs que la pensée foucaldienne puisse être interprétée de toute autre manière par des personnalités tout aussi autorisées. Et même à ce compte mieux autorisées puisque Paul Veyne, dont on lira avec intérêt le « Foucault, sa pensée, sa personne », le fréquentait depuis l’Ecole Normale. Paul Veyne y dresse le portrait d’un Foucault qui contrairement à Didier Eribon, se détache des vérités générales, en ce sens ni de gauche ni de droite donc, pour s’engager au contraire dans des luttes particulières, des objectifs singuliers comme la condition des prisonniers ou la psychiatrie. Il est d’ailleurs étonnant que l’un des extraits mis en scène par Eribon dans son tableau du Foucault qui aurait pour projet « d’élaborer une pensée de gauche » est justement l’un de ceux qui révèle de façon la plus claire cette spécificité du travail de Foucault, et il faut la tordre bien fort pour la faire rentrer dans les conceptions totalisantes d’un Foucault porte-drapeau des luttes de la gauche. Dans une interview d’avril 1984, il déclare que « si, un jour, l’un des [hommes du gouvernement actuel] avait décroché son téléphone et m’avait demandé si l’on pouvait discuter, par exemple, de la prison ou des hôpitaux psychiatriques, je n’aurais pas hésité une seconde ». Là où un Paul Veyne y verrait ce qui y est écrit, il aurait été prêt à travailler avec le gouvernement sur des questions particulières, celles pour lesquelles il était par ailleurs déjà engagé, Didier Eribon s’empresse de le réinvestir dans une perspective globale de « d’élaboration d’une pensée de gauche ».

Le projet de Didier Eribon de retracer le divorce entre la gauche de gouvernement et la gauche de gauche s’abîme dans un enrôlement de penseurs comme Pierre Bourdieu ou Michel Foucault. Si Bourdieu s’y est engagé lui-même de bonne grâce, le travail est plus laborieux pour Michel Foucault, ce qui explique sans doute qu’inlassablement, le travail est remis sur le métier tout au long du livre à coup de citations interprétées et mises en scène, à l’aune de petites phrases assassines qui en disent long sur la profondeur de champ de leur auteur. « Stalinien un jour, stalinien toujours! ».

Le fil de l’intrigue

Au nom de quoi et pourquoi sont-ils enrôlés? Et comment sont écrits les rôles qu’on veut leur faire jouer? C’est la mécanique du scénario de cet ouvrage qu’il faudra autopsier. Didier Eribon dénonce la pensée totalisante, met met en place un petit zoo conceptuel qui se délimite à l’aune d’une distinction claire entre la pensée pleinement créatrice, de gauche, d’un côté, et de l’autre la pensée réactionnaire, c’est à dire se définissant exclusivement par ses positions en réaction contre, toujours un coup de retard. Outre le fait que nous ne voyons pas très bien comment sortir d’une définition circulaire de ces concepts, il serait bien naïf de croire à une immaculée conception de la pensée, sous-tendue par cette définition du « pleinement créateur ». Ces deux concepts fondamentaux, ce cadre global, cette super scène, celle de ces deux titans de la pensée va servir de cage aux concepts que Didier Eribon va mettre en œuvre, dans la bouche de ses acteurs. Ce petit zoo a ceci de particulier que chaque élément, chaque concept, que ce soit la condition ouvrière, l’autorité, le déterminisme et bien d’autres ne font jamais l’objet de l’ébauche d’une discussion pour tenter d’en cerner le sens. Ils vont de soi, semble-t-il.

Et le relativisme auquel il nous invite apparaît lui-même bien relatif. Certains concepts sont relatifs, et d’autres non. Il faudrait ainsi, pour adhérer à la petite scène qui se joue sous nos yeux, adhérer pleinement à l’intégralité de l’édifice conceptuel que Didier Eribon nous propose.

L’esthétique du metteur en scène

Face à l’incapacité chronique de définir autrement que relativement et circulairement ce qui se passe derrière ces concepts de révolution, de condition ouvrière, d’intellectuel engagé, Didier Eribon n’en dresse pas moins un schéma qui se veut porteur de vérité sur les luttes engagées. Tentons une petite expérience, néanmoins, qui impliquera le metteur en scène et un de ses premier rôle, Foucault. Et si le second venait faire l’analyse du premier? Peut-être constaterait-il alors que la frénésie d’enrôlement et de classement de Didier Eribon est la posture esthétique qu’il adopte face à la complexité du monde. Une attitude non dénuée de beauté tragique par ailleurs. La prégnance de la pensée foucaldienne trouve sans doute sa place plutôt dans la nécessité de définir des champs d’actions dans un monde dépourvu de vérités générales. Il est très difficile sans doute de se déplacer sans certitudes. La fiction est indispensable, sûrement. C’est aussi un des sens des travaux de Pierre Rosanvallon sur la mécanique politique de nos démocraties en mutation. Prises de position et fictions ponctuelles assumées, parfois concurrentes et contradictoires, c’est une posture sans doute un peu gauche et malhabile. Et chacun n’a pas l’habileté d’un Foucauld pour s’y mouvoir. Alors reste la fiction à grands traits, celle à laquelle on croit et qui offre une réponse quand on pose une question.

L’espace de la tragédie que nous offre Eribon est de cette nature. Interrogez-la, elle vous offrira une réponse en quelques pages. Sans doute composée de pensée créatrice et de réactionnisme, certes, mais ces matériaux se laissent modeler facilement. Face au choc de l’incertitude, Didier Eribon offre un radeau dérivant lentement et propose d’oublier l’océan qui l’entoure.

Parce que tout reste à faire

Sans doute y-a-t-il un hiatus tragique entre les ambitions de Didier Eribon, dresser le portrait du divorce entre deux pans de la gauche conduisant à l’échec de celle-ci, et le format qu’il s’est choisi. C’est un petit essai acerbe et tranchant que l’on a dans les mains, là où l’on attendrai, pour vraiment rentrer dans le sujet, une fresque solidement documentée et argumentée.

Il y aurait bien une analyse à faire de la manière dont la gauche de gouvernement en est arrivé là, dans quelle mesure elle est responsable du cycle de défaites nationales et de victoires locales dans lequel elle est engagée. Mais justement parce que ce livre nous comprime entre deux hypothèses, celle d’une « pensée science-po » qui se déploie dans l’analyse journalistique de tels évènements au long des batailles électorales, et l’analyse eribonienne qui nous contraint à postuler en bloc l’ensemble de son petit zoo conceptuel, ce n’est peut-être pas du côté de ce grand texte qu’il faudra chercher des réponses un tant soit peu opératoires.

L’on renverra Didier Eribon à cette réponse qu’a donné ce Foucault qu’il met tant d’ardeur à faire jouer le rôle qu’il lui a écrit, à la critique de Derrida quant à l’Histoire de la folie: « inutile par conséquent d’analyser sur les 650 pages d’un livre, inutile d’analyser le matériau historique qui s’y trouve mis en œuvre, inutile de critiquer le choix de ce matériau, sa distribution, son interprétation, si on a pu dénoncer un défaut dans le rapport fondateur à la philosophie ». Il est donc inutile de discuter puisque l’on peut expédier en 140 pages 25 ans d’histoire politique et nous en fournir ainsi toutes les clés. Inutile oui de se plonger dans les textes et les archives, inutile de mettre en chantier une pensée sociale du complexe puisqu’il suffit de dire amen à trois concepts usés pour réconcilier la gauche avec elle-même. Inutile de tenter de rentrer dans la complexité même de ce processus qui a mené le Parti Socialiste là où il en est aujourd’hui, c’est à dire une position pas très glorieuse, puisque ce serait faire acte de « réactionnisme ». Cette pensée pleinement créatrice, cette colonne sans base servant de critère suprême, et son absence même de définition, de sens, est bien pratique puisqu’elle permet de trancher en se retranchant. Stratégie un peu trop facile pour être efficace, parce qu’il faut être bien naïf pour se faire prendre au jeu de l’immaculée conception de la pensée de Didier Eribon.

L’urgence est là pourtant, et le déficit de pensée reste tout aussi présent.

 

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One Response »

  1. Pas évident de critiquer un conformiste de l’anti-conformisme. On risque de se faire traiter de réac’, homophobe ou fasciste…
    Je trouve ça bien.

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