D’autres histoires de l’architecture
By Thomas Favre-Bulle • May 18th, 2009 • Category: A la une, Brèves, Positions, TousLes livres qui traitent de l’histoire de l’architecture nous racontent souvent les mêmes histoires. Bien que parfois le théâtre de combats sanglants d’une querelle des anciens et des modernes sans cesse renouvelée, leurs chemins se déploient généralement dans le même espace conceptuel, celui des formes architecturales. Mais elles n’en sont que la partie émergée, et ce qui sous-tend ces analyses reste caché, tapi dans l’ombre. C’est tout un ensemble de pratiques, de représentations et de constructions sociales qui porte ces analyses. D’autres histoires sont pourtant possibles, selon d’autres référentiels, d’autres points de vue, avec d’autres outils.

L'Acropole
La concurrence des histoires
Cela fait bien longtemps que l’histoire a perdu sa majuscule et gagné un pluriel, mais cela diffuse moins bien dans certains champs disciplinaires que dans d’autres. C’est le cas de l’architecture. Mais sans doute faut-il se poser la question de qui écrit l’histoire de l’architecture, où, et pour qui. Étonnamment si les architectes récupèrent pas mal de figures ou de concepts dans d’autres domaines pour les utiliser après transformation et raffinage approprié1, peu de non-architectes se sont penchés sur l’architecture, encore plus rare sont ceux qui ont tenté d’en étudier l’histoire de manière un tant soit peu sérieuse. Si l’on ne se satisfait pas du petit nombre de penseurs qui passés à la moulinette constituent ce chapelet démembré qui donne à l’activité architecturale l’apparence du profond et donc du supportable.
Pourtant la distance est grande entre une histoire des évènements (Alésia, Waterloo, Verdun…), des intrigues macro-politiques et des contes de fées identitaires de la République et une histoire des modes de vies telle que la construit en partie l’archéologie. Les temps, les rythmes autant que les périodisations possibles ne sont pas les mêmes. Ainsi la Révolution française, hapax historique si il en est pour l’histoire événementielle, ne touche que très peu, voire pas du tout, les modes de vie, qui ne seront bouleversés que bien plus tard au 19ème siècle.
C’est le contraste, le dialogue et la collision parfois de ces constructions historiographiques qui nous ouvre le champ de la compréhension. Et c’est cela aussi qui nous offre une distance nécessaire avec nos propres processus de construction historique. Il n’est d’autre histoire que construite. Pourtant, cette distance, cette concurrence manque cruellement à l’architecture. Et si elle mouline bien volontiers des concepts faciles extraits de “profils”2 pour architecte, elle se garde bien de rentrer dans les détails où l’on pourrait vraiment y comprendre quelque chose, ou bien comprendre que l’on y comprend rien. Sans doute est-ce lié à l’extraordinaire capacité de l’architecture à ne parler que d’elle-même, même lorsqu’elle fait semblant de s’intéresser à autre chose3 . Il ne s’agit que de transposer et d’accepter dans le champ de l’historiographie de l’architecture l’invitation de Pierre Rosanvallon à la concurrence et à la collision des fictions juridiques et politiques4 . Faisons de même pour nos constructions historiques.

Couvertures d'ouvrages d'histoire de l'architecture
Vers de nouvelles histoires
Il y a pourtant quelques essais qui tentent de s’extraire de la gangue stylistique de la périodisation en mouvements qui est en général servie dans les sommes historiques architecturales. On citera par exemple l’essai de Roberto Gargiani sur l’histoire de l’architecture du point de vue de la structure5 . Il ne s’agit toutefois toujours que de l’architecture se regardant elle-même. Jamais l’appareil théorique et méthodologique des sciences sociales n’est mis en mouvement, ni même interrogé.
A tous les stades du processus de production, l’architecture fait appel à de l’information, et l’architecte la manipule à diverses échelles et sous diverses formes. Une petite partie d’entre elle se cristallise dans le monde physique, sous la forme d’un bâtiment mais pas seulement. Une autre part est visualisée sous forme physique. Une autre encore est manipulée mais jamais représentée. Enfin, la majeure partie transite dans le processus sans jamais apparaître à la conscience des acteurs. La position que prennent les différents acteurs, et donc pas seulement les architectes, face à cette information tout au long du processus, fait apparaître d’autres voies d’historicité en faisant remonter des concepts comme la notion d’auteur, celle de propriété intellectuelle ou l’étrange expression d”avoir” une idée. La circulation de ces informations, leurs conditions matérielles ou conceptuelles de manipulation, la légitimité perçue et acceptée de leurs liens avec certains acteurs sont des clés qui peuvent nous permettre de penser une histoire de l’architecture différente de celle que l’on trouve dans les livres des architectes.
Réinterroger profondément les ruptures de périodisation sous cette lumière pourrait bien avoir des effets surprenants. Sont-elles vraiment là où on les attend? Un tel travail peut aussi permettre de réintégrer cette histoire dans des temporalités différentes, et notamment plus connectées avec le hors-architecture. Ainsi la notion de projet est quand on y pense, assez singulière. Comment donc s’est formé ce paquet qui rassemble des informations et des processus fortement hétérogènes au sein d’un même ensemble, et comment se fait-il que l’on puisse le relier à un individu, à un architecte, en particulier.
Une seconde clé pourrait être une approche anthropologique se portant sur les architectes eux-mêmes, leurs représentations, leurs comportements en tant qu’architecte et leurs interactions. Comment fonctionnent-ils en tant que groupe social spécifique? Il y a des rites, des codes, des pratiques qui leur sont propres, la construction d’un intérieur et d’un extérieur. L’école est intéressante, parce que ce n’est pas seulement quelque chose qui passe de l’un à l’autre, ce sont aussi les voies de passage qui se construisent en même temps. Comment expliquer, retracer l’histoire de cette culture de la charrette qui conduit à considérer non seulement comme acceptable, mais comme vecteur de sociabilité, d’acceptation, le fait de travailler toute la nuit. Et parfois même, objet de fierté de renoncer à toute vie sociale en dehors de ses collègues.

Étudiants regardant brûler la faculté d'architecture de Delft
L’économie de l’histoire
Il y a donc deux aspects importants dans la confiscation du travail historique par les architectes eux-mêmes et dans la mise hors du champ historique d’une quantité importante d’objets potentiels, pour n’en mettre que quelques uns sous les feux de l’histoire. C’est par la mise en place de ce double contrôle sur ses représentations à travers le temps que l’architecture, tout en présentant le visage souriant du changement et, parfois même, de la révolution, a réussit à devenir l’une des disciplines les plus conservatrices qui soient. La mécanique fonctionne bien, et se renforce récursivement par le fait que ce sont les architectes eux-mêmes, donc formés et intégrés comme tels, qui en écrivent l’histoire. Il est de bon ton de se gausser, ou se lamenter c’est selon, de la faible compréhension qu’a le grand public de l’architecture, mais la réalité est que les histoires que se racontent entre eux les architectes ne sont pas plus profondes. Elles sont plus détaillées. C’est d’une critique historiographique radicale dont nous avons besoin, d’une critique qui viendrait d’ailleurs.
Un tel changement de perspective sera très difficile à mettre en œuvre, tellement l’économie de l’architecture joue pour le statu quo. D’abord parce que cette histoire est produite par des architectes, essentiellement dans le cadre des écoles d’architecture. Ensuite parce que si il y a un public plus ou moins varié pour des publications dans d’autres champs historiques, les livres d’histoire de l’architecture sont essentiellement achetés par… des architectes.
Si l’on donne de l’architecture une définition du même genre que Jacques Bouveresse donne de la philosophie, une définition en complexe d’activités et en relation6 , qui porte en son sein non seulement l’hétérogénéité mais aussi l’impossibilité même de la complétude et de l’autonomie, cela ouvre un nombre considérable de points d’accroche qu’il est possible de relier ailleurs et de combiner pour faire émerger d’autres constructions historiques.
Notes de bas de page
- Voir la collection Thinkers for Architects chez Routeledge, où l’on trouvera notamment Heidegger
, mais nombreux sont ceux à avoir subit son sort, quoique lui le méritait sans doute. [↩]
- Du nom de la célèbre collection bien connue des bacheliers qui passent les épreuves de français, et qui, compilant résumé et problématiques, évite à nombre d’entre eux d’avoir à plonger dans les textes. [↩]
- Voir Jeremy Till, Architecture Depends (MIT Press, 2009).
[↩]
- Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique : Impartialité, reflexivité, proximité (Seuil, 2008).
[↩]
- Giovanni Fanelli et Roberto Gargiani, Histoire de l’architecture moderne : Structure et revêtement (PPUR, 2008). [↩]
- “Le mot philosophie est seulement le nom d’un complexe d’activités humaines qui ne sont liées entre elles que par des relations de parenté proches ou lointaines et qui ont évolué historiquement de façon importante, tout en conservant, malgré tout, une certaine communauté d’orientation, mais probablement rien de plus que cela et, par conséquent, même pas nécéssairement une communauté d’objets et de problèmes” in Jacques Bouveresse, Essais : Tome 3, Wittgenstein et les sortilèges du langage (Agone, 2003).
[↩]
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