La nouvelle spatialité du politique: Athènes et la Béotie

By Thomas Favre-Bulle • Jun 3rd, 2009 • Category: A la une, Actualités, Brèves, Tous

Athènes, la démocratie et l’empire

La principale innovation du monde grec classique est peut-être bien  dans l’entrée d’un certain modèle de spatialité dans le politique. Pourtant, même à Athènes, dans la cité que nous prenons pour la mère de notre système démocratique, la politique relationnelle, organique, n’est pas absente, mais elle se déploie à une autre échelle sans doute. Celle de l’Empire. C’est Clisthène qui à la fin du VIème av JC met en place lors de la réforme isonomique, celle de l’égalité de tous les citoyens devant la loi, une organisation proprement territoriale de la politique de la Cité, avec la création d’un système de circonscriptions, les Dèmes, dépendants eux-mêmes de plus grandes zones, mais surtout rompant avec les systèmes préexistants de d’organisation socio-géographique. Ce ne sont plus les liens familiaux ou sociaux qui structurent le politique, et dont le déploiement dans l’espace n’influe que secondairement sur l’organisation de la Cité,  mais l’appartenance à tel ou tel Dème, du moins en théorie. C’est aussi une manière extraordinairement efficace de mettre en œuvre une certaine conception de l’égalité. D’autres Républiques sauront s’en souvenir.

Pourtant le changement d’échelle offre un contraste frappant. Vu du monde grec dans son ensemble, Athènes s’intègre comme une Polis, une entité singulière et souveraine qui prend place dans un réseau de relations avec d’autres de ces entités. Elle est vu aussi comme une communauté d’individus partageant des caractéristiques et liés entre eux socialement. Vue de haut, la révolution isonomique est bien relative, et Athènes ne sait pas gérer ou exporter sa conception spécifiquement spatialisée du politique en dehors des frontières de la Polis. La fédération attique, la ligue athénienne dont elle prend la tête, prend tous les caractères de l’Empire.

Paysage béotien

Paysage béotien

La Béotie, une expérience de l’espace politique fédéral

La Béotie offre un autre visage. Si elle est incontournable dans une études des formes fédérales antiques, elle a en revanche largement fait les frais, notamment avec Montesquieu, d’une de construction historiques où infuse encore largement l’héritage athénien, et notamment les jugements de Polybe, qui la cite en contre-exemple. Mais ce dernier rédige ses Histoires, dans une période de forte friction entre les deux ensembles politiques, par ailleurs voisins. La ligue béotienne apparaît être la première à mettre en œuvre des structures politiques appuyées sur un découpage territorial non-social ou relationnel, du moins partiellement.

Si la ligue existe depuis le 6ème siècle BC au moins, c’est en 447 BC, avec la victoire de Coronée qui met fin à une décennie de domination athénienne sur la région, qu’est mise en place la nouvelle constitution qui rénove les institutions anciennes en leur donnant leur caractère spatial si spécifique. Il s’agit également pour les Cités béotiennes d’instaurer un cadre consitutionnel plus strict pour contenir l’impérialisme thébain, qui viendra pèsera lourdement sur le jeu politique de la fédération. La constitution nouvelle est plus égalitaire et se construit sur des bases modéréments oligarchiques, où les citoyens ont un droit de vote censitaire, dépendant de leur richesse.

La fédération renouvelée met en place un collège de 11 membres, les béotarques. Mais là où la Béotie innove fondamentalement, c’est que ces derniers ne sont pas élus sur la base de la Cité, de la Polis, mais par District, c’est à dire par circonscription géographique, qui ne recoupe que très partiellement les frontières des Cités. La division organique est ainsi brisée. Les Districts sont égaux en population, et c’est sur leur base que sont assis les droit, notamment à représentation, et les devoirs, comme les levées d’impôts ou les contingents militaires. Alors que les cités les plus modestes sont regroupées dans un même district, les plus importantes sont découpées en deux districts. Ces sont Thèbes, Tespie et Orcomène. De plus, de petites communautés sont adjointes à leurs districts, à la manière dont, en France aujourd’hui, les cantons se partagent un espace urbain et un arrière-pays rural ou périurbain. On voit qu’il s’agit là d’une des premieres expériences où se déploie pleinement le principe représentatif proportionnel, au delà des découpages organiques et claniques préexistants.

Pourtant les bases originales qui sont jetées en Béotie se heurteront à l’impéralisme Thébain qui, dés 431 BC s’arrogera deux districts supplémentaires, brisant le fragile équilibre politique ainsi constitué, et ouvrant une ère de fortes turbulences. Les veléittés sécéssionistes de certaines Cités et les contre-alliances de certains membres de la fédération, sur la trame de fond des évènements qui secouent toute la Grèce auront raison de la ligue, qui sera dissoute et reformée plusieurs fois.

La fédération, un étrange objet historiographique

Si Athènes est donc la Polis qui a mis en œuvre de la manière la plus aboutie des mécaniques de décision démocratiques appuyées sur une conception politique qui place tous les citoyens égaux devant la loi et une spatialité politique dépassant les anciennes construction organiques, c’est en revanche la Béotie qui a déployé à plus grande échelle une conception spatiale et représentative du politique.

Au delà, il faut s’interroger sur la construction dans l’historiographie d’une continuité de l’objet fédéral depuis la Grèce antique jusqu’à nos jours. C’est sans doute un corolaire commode de l’objet démocratique, qui conduit à rassembler dans la même catégorie le régime Athénien et les démocraties occidentales modernes, en accordant plus d’importance à ce qui les rassemble, si mince que soient ces éléments, qu’à ce qui les distingue. Pourtant c’est en construisant l’écart historiographique que l’on peut retracer les singularités et les différences qui nous font mieux comprendre ce qui se passe réellement. Cette construction est probablement relativement récente, pas avant le début du 19ème siècle en tout cas, et se déploie le plus évidemment au travers des travaux d’Edward Freeman sur l’histoire du fédéralisme. Il est toujours intéressant de voir comment des constructions politiques sont embarqués sur des navires conceptuels qui leurs sont bien postérieurs1 .

Références

  1. Denis Knoepfler, titulaire au Collège de France de la chaire d’Epigraphie et histoire des cités grecques, a consacré cette année, 2008/2009, aux formes de fédéralisme en Grèce antique, dont deux cours plus particulièrement sur le Koinon Boiôtôn, la fédération béotienne. Ces cours sont disponibles à l’écoute sur la plateforme de diffusion du Collège.
  2. Sur la construction de l’État Athénien, on pourra se référer à l’émission qu’y ont consacré les Nouveaux chemins de la connaissance le 5 Mai 2009, dans le cadre d’une semaine sur le réinvention de la démocratie.
  3. Plus particulièrement, deux livres que Claude Mossé, invitée de cette émission, a consacré à la question politique athénienne:
    Claude Mossé, Histoire d’une démocratie : Athènes, Des origines à la conquête macédonienne (Seuil, 1971).
    Claude Mossé, Les Grecs inventent la politique (Editions Complexe, 2004).
  4. Sur Wikipédia, on pourra se référer aux articles concernant l’Impérialisme Athénien et la Ligue de Délos. L’encyclopédie libre est en revanche assez ingrate sur la Béotie, un effet de la distorsion historiographique dans l’étude des deux ensembles politiques.

Notes de bas de page

  1. En l’occurrence, la pensée fédérale moderne ne débute pas avant Johannes Althusius au 16ème, sans toutefois qu’il soit question pour lui d’y embarquer ces objets antiques, dont la connaissance n’était de toute façon pas suffisante []
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