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L’Europe n’est pas plus à droite, elle est plus vieille

by Thomas Favre-Bulle. Average Reading Time: almost 7 minutes.

La vague bleue sur l’Europe fait aujourd’hui les gros titres. Pourtant, à y regarder de plus près, les résultats sont plus nuancés. La vague est très relative et si les mouvances de droite ont une légère avance au Parlement, cela ne devrait pas bouleverser les équilibres dans un système de coproduction et de consensus, où les clivages droite/gauche sont très relatifs. Et surtout, il faut pour y voir clair s’intéresser à la sociologie des votants. Avec un peu plus de 40% de participation en Europe, savoir qui a voté est aussi important que savoir ce qu’ils ont voté.

Dans un article du 8 Juin dernier, le Monde donne quelques chiffres d’une étude sur la structure de l’abstention1 . Elle est massive chez les jeunes, 70%, et reste importante chez les actifs plus agés, 64% à 72%. Les plus agés eux, se déplacent en nombre pour aller voter, l’abstention plafonnant à 42% chez les plus de 64%. Bien sûr, c’est un lieu commun de dire que les plus vieux votent à droite, tandis que les plus jeunes votent à gauche. Ce n’est pas forcément vérifié. Les jeunes actifs ont ainsi votés majoritairement pour Nicolas Sarkozy au second tour de l’élection présidentielle de 20072, son score dans cette population est sans commune mesure avec celui qu’il a atteint chez les plus agés, où les plus de 70 ans ont été près de 68% à voter pour lui3 . Dans un pays comme le notre où la part de l’électorat le plus agé est à la fois en forte croissance et plus mobilisé, c’est un bonus considérable donné aux mouvements de droite.

Comment l’expliquer? On peut prendre le problème par les deux bouts. Pourquoi les jeunes ne vont-ils pas voter? Et pourquoi les plus âgés votent-ils à droite?

Pourquoi les plus âgés votent-ils à droite?

Il n’est pas question de faire ici une analyse détaillée du phénomène et d’en proposer une explication exhaustive. Mais simplement de pointer quelques faits et corrélations intéressants. Tout d’abord, les plus âgés sont les premières victime de la recomposition du paysage médiatique. Le foisonnement de débats sur le net se fait au détriment des structures classiques de l’information. Les journaux se redéploient sur le net et incluent de véritables lieux de débats. Bref c’est tout le paysage médiatique et citoyen qui se restructure autour de ces nouveaux lieux. Or les plus âgés en ont encore un accès très restreint. Seuls 25% des retraités ont accès à internet4 , et encore le taux d’accès ne reflète sans doute pas le taux réel d’utilisation, surtout en France où le triple play généralisé à bas coût conduit nombre d’entre eux à prendre ce pack global, incluant effectivement un accès internet, mais parfois sans même d’ordinateur auquel le relier.

Peut-on considérer que lire le Figaro d’Etienne Mougeotte5 et regarder le 13h de Jean-Pierre Pernaud, c’est être informé? Vraisemblablement pas. Surtout si l’on prend en compte la perte de qualité de certains médias traditionnels qui ont justement du mal à s’adapter à ces nouveaux modes de production collective de l’information, de discussion et de débat. Lire un journal papier, même deux, ne suffit plus aujourd’hui. Le Monde papier s’allège, certes, mais offre par ailleurs un véritable portail d’information sur internet, intégrant nombre de contenus différents, et coproduit par ses usagers. Le Figaro se rétracte et en est réduit à de sombres tripatouillages de chiffres d’audience pour gonfler ses résultats, et donc ses recettes publicitaires6 . Ce n’est pas un hasard si les rapports plus que problématiques du président Sarkozy avec la presse par exemple, sont concentrés sur les médias traditionnels7.

A mesure qu’elle se déploie dans des espaces qui leur sont encore inaccessibles, les plus âgés deviennent de véritables handicapés de l’information. La fracture se déplace. Ce ne sont plus ceux qui n’ont pas les moyens d’acheter les journaux tous les jours, mais ceux qui n’ont pas les compétences pour manipuler ces nouveaux outils, qui sont sous-informés, voire désinformés. Le rapport à l’information, à ce qu’est un fait, change aussi du tout au tout. Nécessairement plus critique, le lecteur met les mains dans les mécaniques de production, qui ne lui sont plus indifférentes. C’est à cela aussi, à ce regard critique sur la production de l’information, que les populations les âgés, les moins armées pour y faire face, sont les plus aveugles.

Pourquoi les jeunes ne vont-ils pas voter?

La désaffection européenne n’est certainement pas en cause. Les plus jeunes sont aussi les plus européens, du moins ceux qui en ont l’expérience la plus concrète, au travers des échanges, de la confrontation quotidiennes aux langues étrangères notamment par le biais d’internet8 … Incompréhension? Les structures politiques de l’Union sont sans doute complexe, et assez déroutantes en comparaison de la vie politique nationale, surtout française. Le Parlement a un vrai pouvoir de coproduction législative, mais les processus sont bien différents, beaucoup moins clivants que dans les Parlements nationaux. La décision dépasse largement les frontières de la gauche et de la droite, il n’y a pas d’opposition claire, le paysage se restructure à chaque fois en fonction des projets. Cela fait un peu penser aux pratiques américaines, où les projets sont souvent bipartisans, et où l’on trouve des opposants dans chaque camp, républicain ou démocrate. Et puis il faut compter avec le Conseil de l’Union Européenne, le co-législateur, représentant des États. Il est lui-même peu clair, puisque que composé chaque fois différemment, des ministres en charge du ou des portefeuilles concernés par le projet. Sans doute sa visibilité gagnerait à ce que, à l’instar du Bundesrat allemand ou du Conseil des États suisse, chaque gouvernement y envoie un représentant stable.

Le manque de visibilité des institutions et du processus joue sans doute, mais il faut aussi compter avec le déploiement de la légitimité dans d’autres espaces que ceux purement institutionnels. Et donc la relativisation du rôle de ces derniers. C’est un processus que Pierre Rosanvallon a pu analyser, lorsqu’il parle notamment de légitimé de réflexivité, d’impartialité et de proximité9 . Il y a d’autres espaces de pression et d’autres espaces où le pouvoir s’infuse. On peut aussi, dans beaucoup de sens, voter avec ses pieds. La réthorique de la démocratie participative ne doit pas occulter les véritables espaces où des processus de collaboration et de coproduction sont à l’œuvre. Dans une démocratie qui dérive vers la démocratie d’opinion, la production de l’opinion est un levier aussi important que la production législative proprement dite.

La conjonction de ces deux facteurs, le manque de visibilité sur les institutions et la capacité à s’exprimer et travailler politiquement autrement qu’en votant, conjugué au clivage générationnel dans la maîtrise des nouveaux outils de l’information est sans doute une des clés de la sociologie de l’abstention à ces dernières élections européennes.

Notes de bas de page

  1. Patrick Roger, “Le NPA, le MoDem et le FN sont les principales victimes de l’abstention,” Le Monde, Juin 8, 2009, http://abonnes.lemonde.fr/archives/article/2009/06/08/le-npa-le-modem-et-le-fn-sont-les-principales-victimes-de-l-abstention_1203923_0.html. []
  2. A 57% pour les 25/34 ans, principalement les hommes d’ailleurs []
  3. IPSOS/DELL, “Second tour présidentielle 2007. Comprendre le vote des français. Qui a voté quoi? Les motivations de vote.,” Mai 6, 2007, http://www.ipsos.fr/presidentielle-2007/pdf/ssu-2eTour.pdf. []
  4. Chiffres 2007. Voir une étude du Crédoc à consulter ici []
  5. Il faut toutefois souligner la relative mauvaise volonté d’une partie de la rédaction à se plier aux directives un peu trop ferme du propriétaire, Serge Dassault []
  6. Augustin Scalbert, “Comment des sites d’actu truquent leur audience,” Eco89, Février 10, 2009, http://eco.rue89.com/2009/02/10/comment-des-sites-dactu-truquent-leur-audience. []
  7. Voir le reportage de la TSR, Sarkozy vampire des médias. Il est assez racoleur cependant, mais toujours intéressant. On peut le visionner en ligne ici. []
  8. Benoît Vitkine, “Ces jeunes Français “profondément européens” qui n’ont pas voté,” Le Monde, Juin 9, 2009, http://abonnes.lemonde.fr/elections-europeennes/article/2009/06/09/ces-jeunes-francais-profondement-europeens-qui-n-ont-pas-vote_1204487_1168667.html#ens_id=1204623. []
  9. Pierre Rosanvallon, La légitimité démocratique : Impartialité, reflexivité, proximité (Seuil, 2008). []

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