Wolfram Alpha, le savoir sans histoire

By Thomas Favre-Bulle • Jul 29th, 2009 • Category: A la une, Internet, Ressources, Tous

www.wolframalpha.com

Avec une ambition certaine, nous faire oublier Google, Stephen Wolfram1 a annoncé la mise en ligne de son moteur de recherche Wolfram Alpha le 15 Mai 2009. Il s’inscrit dans la mouvance naissante des moteurs en langage naturel, c’est-à-dire capable de comprendre des requêtes en langage courant. Pour l’instant en anglais seulement, et un rapide tour d’essai suffit à se rendre compte des limites pour l’instant considérables à ses capacités de compréhension. Le moteur est rapidement perdu dés que l’on sort du canevas des questions suggérées. On a dés lors l’impression de se couler dans les modes de compréhensions du moteurs tout autant qu’il interprète nos propres questions.

Ce qui sous-tend Wolfram Alpha, c’est un rapport assez problématique avec la scientificité et la factualité, d’ailleurs en droite ligne avec les écrits de Stephen Wolfram, son génial inventeur, la considération que tout est modélisable et calculable, mais surtout, la perte de toute distance entre le modèle et la réalité. Dans une conférence prononcée le 15 Juin 2009 à Munich à l’occasion de la remise du prix Bauer, et dont la transcription est disponible sur le blog de Wolfram Alpha2 , il replace sa démarche dans une quête pluri-millénaire de la calculabilité. Rien que ça.

Dans Wolfram Alpha, les données deviennent orphelines de leur propre histoire, et de leur modes de construction et de collecte, au prix de l’équivalence entre, par exemple, des données mathématiques et des données statistiques dont la collecte et la construction même sont bien différents. Le moteur interroge un certain état cohérent du savoir à un moment donné, mais comment est construite cette cohérence?

Le contraste est grand avec Wikipédia, dont le projet est certes bien différent, mais qui met à nu les processus de construction, d’agrégation, de discrimination de l’information, qui est vérifiée, référencée, discutée pied à pied, en cela avec une transparence que ne nous offrait aucun des projets encyclopédiques antérieurs. Une transparence qui peut être vue comme un gage de sécurité, sinon de fiabilité, en instaurant une traçabilité des données et de l’information qui nous permet, à tout moment, de savoir qui a écrit quoi et d’où il le tire. Certains enseignants ont d’ailleurs bien compris qu’au lieu de jeter l’anathème sur la collaboration agrégative de savoir, ils serait plus productif et plus pédagogique d’en décortiquer avec eux les arcanes et les mécaniques, d’ouvrir avec eux un regard critique sur les débats et les choix qui y sont faits, toutes choses qui ne sont pas possibles avec les encyclopédies classiques, qui agissent comme un écran entre les sources et les données agrégées.

C’est précisément la production d’un nouvel écran de ce type qui est problématique avec Wolfram Alpha, dont le graphisme élégant sert de prétexte à rompre les chaînes de transmissions. Le résultat qu’il nous fournit n’est composé que d’images. Même les textes sont rendus de cette manière, ce qui empêche tout retraitement postérieur de l’information, la figeant dans un glacis de pixel, du plus bête copier-coller, aux traitements plus avancés. C’est un rapt caractérisé.

Quelques exemples de recherche

Si l’on entre une donnée en rapport avec la nourriture, Wolfram Alpha renvoie les caractéristiques nutritionnelles, agrégées si plusieurs aliments sont entrés. On peut donc littéralement additionner des pommes et des poires (pourvu qu’on le fasse en anglais).

Wol-cheeseburgercoke

L’entrée d’une fonction mathématique en renvoie un descriptif complet, avec différents modes de représentation.

Wol-fonctionmath

Il est possible d’obtenir les données météorologiques de base de n’importe quel endroit dans le monde pour une période de temps spécifiée, avec des graphiques.

Wol-parisweather

Plus problématique, une recherche sur des données statistiques, comme le taux de chômage en France, ne fournit qu’un chiffre agrégé, avec plusieurs notations mathématiques possibles, mais aucun renseignement sur sa construction. Cet exemple est emblématique, on connait les controverses régulières qui portent sur le calcul de ces chiffres. Une basique recherche sur Google renvoie non seulement vers les chiffres officiels, mais offre dans ses premiers résultats des liens traitant de ces problématiques, ne serait-ce qu’en renvoyant quasi-systématiquement à Wikipédia par exemple, où il en est rendu compte.

Wol-unemployment

Pour aller plus loin

Les réactions ont été nombreuses sur internet au lancement de WolframAlpha. Petite sélection.

Notes de bas de page

  1. Mathématicien, il est notamment connu pour avoir développé le logiciel de calcul formel Mathematica []
  2. Stephen Wolfram, “Stephen Wolfram on the Quest for Computable Knowledge,” Wolfram|Alpha Blog, Juin 29, 2009, http://blog.wolframalpha.com/2009/06/29/stephen-wolfram-on-the-quest-for-computable-knowledge/. []
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