Le bruit, l’odeur, et les marges de l’éditeur

By Thomas Favre-Bulle • Aug 21st, 2009 • Category: A la une, Brèves, Positions, Tous

Est-ce tout ce qui reste du livre? L’émission de Philippe Bertrand sur France Inter, Ça vous dérange, traitait Mardi 18 Août de livre électronique. A l’instar de la majorité des représentants d’éditeurs qui viennent témoigner à la radio ou dans les colonnes des journaux, les invités de Philippe Bertrand semblent avoir quelques difficultés à se rendre compte du bougé que le numérique induit sur la notion même de livre. Rendons-leur justice, les producteurs de disque et de films ne sont toujours pas plus avancés, malgré la piqûre du peer-to-peer. Car c’est bien l’entier de la notion d’œuvre et de produit culturel qui est bousculé, et qui vient par contre-coup redéfinir les objets mêmes dans lesquels ils s’incarnaient avant: un livre, un disque, ou n’importe lequel de ces objets.

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Or l’essentiel du discours se concentre encore sur les objets, et ce, plus surprenant, même du côté des acteurs de l’édition numériques, chroniqueurs technologiques, éditeurs engagés dans cette transition, fabricants ou fournisseurs de contenu. C’est sur ce type de position que se place Laurent Picard, le pro-ebook de l’émission, puisque co-fondateur de Bookeen, un fabricant de liseuses. Il y a un consensus sur le fait que le livre ne change pas, même si il est diffusé de manière numérique, il reste toujours une œuvre, un objet certes plus abstrait, mais produit par un auteur, sélectionné par un éditeur et copié pour être diffusé. Le consensus sur la stabilité de l’œuvre au delà du format est un pari mou sur la capacité des acteurs traditionnels de l’édition à faire la transition. Peut-être qu’en ne changeant pas le modèle conceptuel du livre, on facilite l’ouverture des éditeurs vers le numérique.

Cette égalité conceptuelle du livre-objet dans toutes ses incarnations, papier ou fichier numérique, ne semble malheureusement pas déployer très profondément ses effets propitiatoires sur les éditeurs, et ses effets pervers dépassent largement son intérêt. On en décèle trois principaux:

  1. La concurrence des opinions sur l’objet
    Les débats dont se font l’écho journaux et radios tournent en général autour d’une concurrence et d’une comparaison un peu stérile entre le vecteur numérique et le vecteur papier pour la consultation de livres-objets. A la capacité d’emporter avec soi des milliers de livres répond la sensualité du papier, le bruit des pages tournés. Le débat est monopolisé par un rapport à l’objet au lieu de s’intéresser à l’inscription dans les pratiques.
  2. Le circuit économique
    Deuxième famille d’argument attachée à l’objet, la capacité à le faire rentrer dans un circuit économique que l’on maîtrise. Le livre papier suppose une logistique physique, et donc le déploiement d’un circuit économique autour de lui, indépendamment de son contenu. Le numérique, c’est pour les éditeurs le grand saut dans l’inconnu économique, avec un devoir d’invention pour imaginer des modes de rémunération et de valorisation différents. C’est pour eux une situation d’autant moins attractive qu’ils ont devant eux l’échec, relatif, de l’industrie du disque. Voient-ils que cette dernière s’est elle-même tiré une balle dans le pied en jouant coûte que coûte le statu quo sur l’œuvre-objet, et en maintenant des structures de production plus adaptées aux circuits physiques de distribution, ouvrant grandes les vannes de la non-rivalité des biens numériques?
  3. L’aveuglement face à l’élargissement des pratiques
    Pendant que le milieu de l’édition mène ses petites batailles à l’ombre du livre-objet, le champ entier des pratiques de l’écrit se redéfini en profondeur et vient élargir et changer la notion de livre, qui, loin d’agoniser, trouve une vigueur nouvelle en conjuguant le potentiel des réseaux et les caractères propres du livre. J’en ai parlé dans le billet consacré à La Poule ou l’Oeuf, le livre, tel que défini historiquement, comme un objet de feuilles de papier reliées, sur lesquelles est imprimé du texte, est une ressource pour élaborer un modèle logique et culturel dans le numérique. En premier lieu c’est sa cohérence, la possibilité de définir un espace circonscrit, qui nous intéresse. Même si ses frontières peuvent bouger, elles restent des frontières, et il est possible de le clôturer, ou d’en cristalliser des étapes. Le livre papier, ou le fichier numérique qui contient un livre, prennent un éclairage nouveau comme incarnations spécifiques, instanciations, de ce modèle. C’est un mouvement tournant, où un même objet, le livre papier, est d’abord une ressource, puis une instance, après être passé par le champ de pensée que nous ouvre le numérique. Nous ne verrons plus jamais le livre de la même façon.
    En campant sur des positions qui les poussent, à l’instar des autres industries culturelles, à tenter de reproduire des circuits économiques qui reposent sur la rareté et la rivalité des biens1 , les éditeurs posent eux-mêmes les ornières qui les rendent aveugles à ces bougés, et les empêche d’en tirer parti, y compris d’un point de vue économique.

L’avenir du livre, les pratiques de lectures, ont amorcé un mouvement profond de reconfiguration. Ce mouvement est très largement hors de contrôle des acteurs qui sont traditionnellement les pivots des industries culturelles. Aucun retour n’est possible, mais il ne tient qu’à ces acteurs de chercher à se positionner pour accompagner, influer, redéfinir leur propre rôle dans ces nouveaux écosystèmes. Ils éviteraient ainsi le chapelet d’arguments iniques déroulé par Jean-Marc Roberts, le directeur des éditions Stock, chez Philippe Bertrand. Ainsi, l’argument du gain de place ne serait bon que pour les SDF, les autres disposant d’un logement pour y entreposer une bibliothèque, ou arguant que de toutes façon tous les auteurs de talent trouvent un éditeur “classique”. Il est vrai qu’il avait bien commencé l’émission, demandant tout de go, “à quoi ça sert?”. Le reader, l’objet qui permet de lire avec une technologie spécifique de papier électronique qui ne fatigue pas le lecteur comme un écran LCD, ne trouve grâce à ses yeux que pour des usages professionnels. Il faut croire que la littérature est trop noble pour se laisser numériser. Mais l’on voit combien cette argumentaire tourne autour du livre-objet, et s’inscrit dans une perspective fixiste en terme de pratiques.

A défaut, le livre ne mourra pas, mais ces acteurs ne feront que libérer la niche écologique qu’ils occupaient, et peut-être alors verra-t-on bouillir les initiatives pour les remplacer.

Crédit image de garde: “Man with book sitting in chair” Flickr Commons

Notes de bas de page

  1. La rivalité des biens, c’est leur caractère d’exclusivité. Un bien rival ne peut être consommé ou possédé par un autre agent. Une pomme par exemple, si je la mange, vous le pourrez par hypothèse plus. Mais aussi un livre papier, si je le possède, vous ne pouvez le posséder en même temps. Un bien non-rival peut être consommé ou posséder par plusieurs agents, ou plutôt sa consommation et sa possession n’empêche pas celle d’autres agents simultanément. Si j’écoute une émission de radio chez moi, vous pouvez, fort heureusement, faire de même chez vous. []
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