La Poule ou l’Oeuf, le livre repensé dans la convergence numérique

By • Aug 20th, 2009 • Category: A la une, Articles, Internet, Livres, Ressources, Tous

www.pouleouoeuf.org

Repenser la chaîne d’édition en la déployant dans les possibilités du numérique et de l’internet, c’est en quelques mots le projet qui est derrière “La Poule ou l’Oeuf”, un projet OpenSource développé essentiellement par Chloé Girard et David Dauvergne. Ils s’adossent sur un corpus théorique qui fait appel à Edgar Morin ou Jacques Jaffelin, faisant appel à la notion de complexité et à la théorie de l’information. Le livre, face aux enjeux du numérique, ne perd pas de sa pertinence et peut y trouver une nouvelle jeunesse pourvu qu’il s’y investisse pleinement. C’est que la convergence numérique est aussi une divergence et une nouvelle combinatoire des usages et des supports. Qu’offre la notion de livre renouvelée sous cette lumière?

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Le livre, un modèle logique dans l’océan numérique

D’abord une manière spécifique de travailler et de stabiliser l’information. La convergence numérique ouvre un océan de données qu’il faut structurer, mais cette fois de manière relativement affranchie du support de consultation, et plutôt de manière logique. Les données étant traitées spécifiquement pour une exploitation sur chaque support à partir de cette organisation logique. C’est une manière de penser à laquelle la plupart d’entre-nous ne sommes pas encore habitués. Ainsi, les logiciels de traitement de texte fonctionnent encore beaucoup au visuel, et ils caressent bien trop complaisamment nos réflexes de machine à écrire. Plutôt que d’organiser le texte de manière à obtenir visuellement un résultat immédiat, et c’est sans doute le piège du WYSIWYG, il faut s’habituer à l’organiser logiquement, et de n’en penser le rendu visuel qu’après-coup. Fort heureusement, de plus en plus d’outils dont nous sommes amenés à nous servir forcent cette organisation logique, et nous rendent familier avec les questions spécifiques de syntaxe qu’elle soulève. Ainsi contribuer à un article sur Wikipédia, c’est s’initier à une syntaxe logique de discrimination de l’information. Il ne s’agit de déterminer de quelle taille doit être telle expression, mais de la caractériser logiquement.

Nous avons donc besoin de modèles logiques pour manipuler la matière de cet océan qui, sinon, nous coule entre les doigts. Le livre en est un, mais pas de la même manière que ceux que nous pouvons manipuler physiquement. Pas même de ceux, numérisés, que nous proposent biens des éditeurs, tentant de faire rentrer en force leur modèle industriel dans les échanges numériques, proposent des objets singeant jusqu’au ridicule les caractères des livres papiers, en pire, en croyant possible et viable la recréation artificielle et chimérique d’une économie de la rareté pour des biens non non rivaux. La greffe n’a pas pris pour les œuvres audiovisuelles, les premières nécroses du rejet apparaissent déjà pour l’édition. Non, le livre de Chloé Girard et David Dauvergne passe par une abstraction des caractères et des potentiels du livre une fois débarrassé de ses oripeaux de papier. Il pourra, plus tard, s’y réincarner.

Ils ont donc développé le concept de Livre-Application, qui a pour première qualité la cohérence. Le livre est une “unité intellectuelle” qui trace un dedans et un dehors. Il n’est pas statique, il est complexe, même si il peut se cristalliser sous des formes diverses. Ainsi, c’est un espace de travail, éventuellement collectif, éventuellement discriminant, ouvrant à chacun des accès différents, à la lecture, au commentaire, à la rédaction, qui s’inscrit dans le temps en gardant trace des différentes modification et donc, du chemin de production. Mais c’est aussi un ensemble diffusable cohérent, qui peut être produit pour plusieurs supports et avec une ampleur différente selon les couches que l’on choisit d’incorporer à la cristallisation. Le tout suit une organisation logique qui permet de formater le texte de différentes façon, mais dynamiquement. Cette organisation peut changer au cours du temps, elle peut être travaillée et recomposée. Et c’est enfin un réseau, ce qui le sépare du dehors est plutôt une membrane logique qu’un film imperméable. Il tisse des liens tout autant à l’intérieur, entre ses contenus, qu’a l’extérieur, avec d’autres contenus. Pour en comprendre la portée, il faut se pencher un peu sur la mécanique.

Comment ca marche

La Poule ou l’Oeuf est un éditeur de livres. Il est donc capable de gérer des projets de livres, eux-mêmes insérés dans des collections, c’est à dire des livres qui partagent certains caractères logiques. On peut donc y structurer le contenue, créer des chapitres, des sections, des notes de bas de pages, des entrées d’index… Et avant tout, y écrire. L’éditeur est très bien pensé, puisqu’il allie le WYSIWYG (What You See Is What You Get), c’est à dire un éditeur visuel, qui vous met les titres en grand et les citations en italique, au WYSIWYM (What You See Is What You Mean), en forçant le rédacteur à caractériser logiquement ce qu’il écrit.

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L'éditeur de texte

L’aspect le plus intéressant est certainement celui qui nous fait passer d’une appréhension finie du livre à la complexité en ouvrant à la manipulation possible de multiples dimensions au sein d’un ensemble cohérent mais ouvert, en pouvant combiner tout à la fois celles des usagers, du temps et des couches de texte. Il est possible de jouer à l’infini sur ces trois tableaux-là. Ainsi l’on peut paramétrer finement les droits des usagers, et leurs assigner des groupes dont les droits sont différents. Un directeur de collection n’accède pas au même contenu qu’un correcteur, un expert, ou un simple lecteur anonyme. La gestion du temps se fait par le baiis de sauvegardes des états antérieurs, et par la cristallisation d’archives au moment voulu.

Celle des couches de texte donne toute sa puissance à l’ensemble. Elles sont appelées des dimensions sur la plateforme1 , et permettent de créer des épaisseurs et des niveaux de lecture, pour lesquelles tous les usages sont possibles. Par exemple, on peut y gérer différentes versions d’un texte et, en travaillant toujours sur le même projet, laisser accéssible à tout public une version d’un texte en travaillant sur une nouvelle version mise à jour dans d’autres dimensions accessibles seulement aux auteurs. On peut y gérer des niveaux d’expertise en superposant au texte brut différents niveaux de commentaire. Une édition critique peut ainsi se déployer dans plusieurs dimensions. Combiné à la discrimination des usagers et à la gestion des temps du projet, on en devine la puissance combinatoire.

Un outil puissant mais difficile à déployer

L’outil est puissant et prometteur, mais il souffre encore de la confidentialité de son développement. Il est OpenSource, mais pas encore supporté par une communauté active et dynamique, qui serait à même d’y greffer les appendices qu’il lui manque. Il est encore dans la couveuse de l’association les Complexes, aux bons soins de Chloé Girard et David Dauvergne. Essentiellement écrit en PHP et faisant appel à SQL, l’outil en lui-même est très simple à configurer, et il suffit pour le mettre en place de copier les fichiers sur son serveur et de lui indiquer quelle base SQL utiliser. Mais il fait appe à des outils tiers, LaTex et OpenOffice essentiellement, qu’il faut pourvoir faire tourner sur le serveur. La gestion des références bibliographiques fait par ailleurs appel à RefBase, qui doit donc être installé sur le serveur et relié à la Poule ou l’Oeuf. Cela ne semble pas très complexe, mais en revanche l’appel à LaTex et OpenOffice exclue d’installer la plateforme sur un serveur partagé, sur lesquels ces outils ne tournent souvent pas, et nécessitent de se tourner vers un serveur dédié, soit loué à un hébergeur, soit maintenu soi-même. C’est un indéniable frein, car ces solutions sont toutes bien plus coûteuses qu’un serveur partagé. Mais sans doute ces fonctionnalités pourront être intégrés par une communauté active. Il nous faut donc de la patience, ou de la bonne volonté pour mettre les mains dans le cambouis de administration d’un serveur.

Toutefois, si l’outil est développé en OpenSource au sein de l’association les Complexes, ses parents vont proposer une offre d’hébergement de projets, tarifés en fonction de leur ampleur, par le biais d’une société montée à cet effet, Web Incidences. Il semble également être question de partenariats avec des prestataires de service pour l’impression et la distribution, permettant ainsi de couvrir toute la chaîne d’édition. Le prix devrait être raisonnable, de l’ordre de 3€/an pour un livre, à 100€/an pour 4 collections de 30 livres.

Le livre, un ensemble multidimensionnel, projeté sur un support

L’outil développé par Chloé Girard et David Dauvergne est donc bien plus qu’un gestionnaire de chaîne d’édition, et pose une pierre majeure dans le travail de reconstruction de modèles d’objets culturels se déployant dans la convergence numérique.

Le livre y est un ensemble cohérent, qui occupe un espace finit en définissant lui-même les frontières de cet espace. Ces frontières sont malléables, elles se reconfigurent au cours du temps. Cet ensemble est multidimensionnel:

  1. Dimensions sémantiques
    Les développeurs en distinguent trois: organique, robotique, et participative2 , selon le type d’acteur auquel elles s’adressent. Sans déconsidérer ce découpage, et parce que la frontière est parfois ténue, que des mêmes outils sémantiques peuvent s’adresser différemment à différentes acteurs, proposons de distinguer entre sémantique hiérarchique et sémantique non hiérarchique d’un côté, et entre sémantique de structure et sémantique de discrimination de l’autre. Bien souvent, ces deux taxinomies sont concordantes. une sémantique de structure et souvent hiérarchique, et une sémantique de discrimination ne l’est pas. La sémantique hiérarchique emboîte les éléments les uns dans les autres, et ce qui rentre dans une catégorie ne rentre pas dans une autre, mais peut être divisée en sous-ensembles, eux-mêmes exclusifs les uns des autres. La structure d’un document html est hiérarchique, en créant des ensembles (en-tête, corps, pied…) , dans lesquels se placent des sous-ensembles. Le type même de la sémantique non hiérarchique est un système de tags, qui marquent les différentes éléments quelque soit leur nature, ou leur catégorisation hiérarchique.
  2. Dimensions contributives
    Parce que le livre est un ensemble cohérent, il discrimine les usagers en fonction de leur rôle dans la production. Il peut y être déployé plusieurs dimensions contributives selon les rôles et les droits de chacun.
  3. Dimensions temporelles
    Les dimensions temporelles cristallisent certains états de production du livre, qui correspondent parfois à des étapes de diffusion, et elles rendent compte plus fluidement des changements qui s’opèrent au cours du temps. Ces deux espèces, fluides et cristallisées, peuvent n’avoir entre-elles que des liens trés ténus, et l’on peut dire qu’il s’agit presque de deux typologies différentes. La où la cristalltion produit un objet cohérent et autonomise le livre en un objet, les dimensions fluides rendent compte de ses mouvements au fur et à mesure. Elles incluent des processus différents, de la possibilité de plonger dans les archives de chaque modification, aux flux RSS qui permettent de suivre les modifications de telle ou telle partie du livre.
  4. Dimensions textuelles
    C’est l’ensemble des couches différentes de textes qui constituent le livre. Dans le livre-objet, on peut en distinguer quelques unes: le texte lui-même, les notes, le plus souvent uniformes, et éventuellement un appareil critique, préfaces, documents. Toutes ces dimensions sont liées et accessibles au lecteur, sans condition. Le livre modèle logique déploie et complexifie ces dimensions, d’abord en permettant leur complexification et leur affinage, puis en les connectant à d’autres dimensions, de manière différenciée. Ainsi, les dimensions temporelles peuvent investir plusieurs versions d’un livre dans plusieurs dimensions textuelles. Celles-ci peuvent être accessibles à des publics différents, mais il est aussi possible au lecteur de choisir lui-même les dimensions auxquelles il accède: édition critique ou texte brut par exemple.

Les différentes dimensions du livre n’existent pas par elle-même mais par rapport à et articulées aux autres dimensions. On en voit la trace dans la difficulté de les définir autrement que par référence aux autres. Assemblées, elles font du livre un ensemble complexe, qui, nonobstant son caractère fini, ne peut être embrassé complètement et doit être projeté pour être compris et perceptible. La projection, comme une projection optique ou géométrique, consiste à aplatir certaines dimensions dans un espace de dimensions moindre. Ainsi le texte que l’on lit n’est pas le livre, c’est une projection, une cristallisation, pour le rendre opératoire dans un espace de faibles dimensions qui en est le support: le fichier, l’objet imprimé.

Crédits photos pour l’image de couverture: chicken reads bruckner, de andrew d miller, sur Flickr, licence Creative Commons

Notes de bas de page

  1. Une vidéo de démonstration est disponible ici: http://www.lescomplexes.com/tutoriels/dimension02/dimension02.html []
  2. “Feuille de route,” Les complexes, Juillet 24, 2008, http://www.lescomplexes.com/blog/?p=28. []
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One Response »

  1. [...] le potentiel des réseaux et les caractères propres du livre. J’en ai parlé dans le billet consacré à La Poule ou l’Oeuf, le livre, tel que défini historiquement, comme un objet de feuilles de papier reliées, sur [...]

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